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Deux aubes plus tard, ils avaient contourné le coude que le Fleuve décrivait vers l’est et, au soir, sur la rive nord devant eux, ils virent la cité de Napata dresser ses hautes murailles de torchis nimbées de rose au crépuscule. Deux garnisons fortifiées se nichaient contre l’enceinte protectrice. En approchant, les passagers purent observer du bord les manœuvres des troupes auxiliaires noires, qui faisaient l’exercice sur une immense esplanade juste au-delà du port.
Le port lui-même était encadré par deux jetées, plus longues et plus élevées que de coutume, et terminées chacune par une haute tour de garde. Même la nuit, quand régnaient les ténèbres, des hommes y restaient postés, et tout le long des rives jusqu’à la petite cité sœur de Nouri, juste en amont, des balises restaient allumées. C’étaient de pauvres feux, car même la bouse séchée utilisée comme combustible était rare sur cette terre rouge aride, mais leur lueur ocre et maussade suffisait à repousser l’obscurité ; elle tremblotait au bord de l’eau longtemps après que le soleil eut cessé de s’y refléter.
« Connais-tu cette ville ? demanda à Huy l’un de ses compagnons de voyage, un homme d’affaires de Kerma au teint fleuri.
— Non.
— Moi non plus. Elle semble bien protégée. C’est bon pour le commerce. Es-tu négociant ?
— Pas encore.
— On se lance, hein ? Moi, je préconiserais les bois durs. Ils sont lourds sans être volumineux. Un matériau d’avenir.
— Merci du conseil. »
Maintenant leur parvenait l’odeur de la ville, une odeur de friture à l’huile de ricin ou de lin montant de centaines de poêles à l’approche du dîner. Et aussi une odeur de poisson séché, et d’ordures. Les relents habituels, mais quelque peu atténués par la sécheresse de l’air. Les hommes d’équipage carguèrent la voile et se mirent aux rames pour opérer la dernière manœuvre, celle de l’entrée au port.
Ils débarquèrent avec les autres passagers et empruntèrent une courte jetée jusqu’au quai. La zone qui s’étendait au-delà rappelait celle de la capitale du Sud, en plus petit et avec une présence militaire beaucoup plus marquée. Les officiers étaient originaires de la Terre Noire, mais la plupart des hommes de troupe étaient des indigènes, le corps sec et la peau foncée, des lèvres charnues dans un visage maigre. Huy remarqua un petit groupe à l’écart, près d’un quai où des bacs légers étaient amarrés. Les hommes arboraient l’emblème de la charrerie, troupe d’élite de l’armée impériale. Hapou, qui aux autres escales était resté à bord pour garder les bagages et les meubles entreposés dans le ventre du navire, paya un des marins pour le remplacer, comptant rendre visite à un ami d’enfance qui était au service du vice-roi. Emboîtant le pas aux autres voyageurs, Huy et Senséneb franchirent un portail étroit dans l’enceinte de la ville et suivirent une rue qui montait en lacet vers la grand-place.
La principale auberge de la cité occupait presque tout un côté de la place. Le long de la devanture, quelques commerçants avaient dressé des étals où ils proposaient des dattes, des gâteaux, des sandales, des besaces en toile de lin et autres marchandises susceptibles de tenter les voyageurs, mais ils n’eurent aucun client.
Ici aussi il y avait des soldats, et à l’intérieur de l’auberge tout le monde discutait d’une récente attaque lancée sur Nouri par une petite tribu kouchite. Les assaillants avaient été repoussés et avaient fui vers le désert du Sud, mais nul n’était sûr qu’ils ne recommenceraient pas. La sensation d’être dans une ville frontière où la chance et le danger allaient main dans la main excitait et inquiétait tout à la fois le cœur de Huy. Mais il savait que sur le Fleuve et à l’intérieur des villes, l’insécurité était minime. Des temples de la Terre Noire avaient poussé parmi les édifices coniques en brique crue de l’antique Napata. L’élite de Ouaouat avait adopté le costume et la langue de la capitale du Sud. Peu à peu, entre colonisateurs et indigènes, le commerce remplaçait la guerre. C’était un mode d’existence plus profitable à tous. Néanmoins, de même que les soldats, les vaisseaux de Pharaon étaient plus nombreux qu’au nord, protégeant les marchands et leurs navires dans cet avant-poste riche mais vulnérable du royaume.
Car sous le vernis de la nouvelle culture, dont le caractère était en grande partie reconnaissable, ce lieu conservait son essence distincte. Les parfums n’étaient pas tout a fait familiers, car il y avait là des épices et des fleurs inconnues, et les cris qui résonnaient au loin comme les bribes de conversation surprises en passant s’exprimaient dans un langage incompréhensible. Même le silence, même la poussière en suspension dans l’air possédaient une qualité différente.
L’obscurité aussi semblait plus profonde, quoique cette impression fût peut-être renforcée par le fait que la ville était moins éclairée que la capitale du Sud. L’entrée de l’auberge et sa cour centrale, où une chèvre rôtissait sur les braises d’un énorme fourneau, étaient inondées d’une lumière jaune, mais au-delà s’étendaient les ténèbres, d’autant que cette nuit-là, dans la voûte céleste, Khonsou conduisait son char noir. Dès le crépuscule, soldats et marchands s’étaient dispersés et sur toute la ville planait le silence, ponctué de temps à autre par l’appel des sentinelles ou les cris des bateliers. Le Fleuve montait toujours et virait au rouge. Il produisait un murmure qui n’était qu’à lui, paisible, constant, rassurant, mais pour avoir écouté les conversations des fermiers, Huy savait qu’en dépit des présages encourageants, on n’avait pas encore la certitude que la crue serait propice.
L’auberge était le principal lieu de rencontre de la ville, mais des réunions plus raffinées avaient sans doute lieu chaque soir au palais du vice-roi. Tout à ses pensées, il croisa par hasard le regard d’un homme vigoureux, à la barbe bouclée et ointe d’huile, qui était luxueusement vêtu d’un pagne de lin brique gansé d’or. L’homme se leva et vint vers eux.
« Mon nom est Samout, dit-il à Huy, et il adressa gravement un signe de tête à Senséneb.
— Fais-nous l’honneur de ta compagnie », répondit-elle poliment.
Il approcha un tabouret et prit place à leur table, s’asseyant avec un peu d’effort, bien que, comme Huy le nota, il parût encore souple et dans la force de l’âge.
« Vous rendez-vous très loin ? leur demanda-t-il, après qu’ils eurent commandé du vin et bu ensemble.
— Jusqu’à Méroé.
— Je m’y rends également. Si je ne m’abuse, c’est sur votre navire que j’embarque demain.
— Nous reprenons en effet la route demain.
— J’espère avoir le plaisir de votre compagnie.
— Nous de même », répondit Huy.
Ils gardèrent le silence. Samout fixait pensivement la viande qui dorait sur le fourneau.
« Pardonnez-moi mais, à en juger par votre apparence, vous devriez être les hôtes du vice-roi au lieu de passer la nuit à l’auberge. »
Huy savait que sa tunique, par sa coupe et sa qualité, indiquait qu’il était au service de Pharaon. Il exposa brièvement leurs projets à Samout.
« Mais toi, tu as sûrement ta place parmi les convives du vice-roi », dit-il, lui renvoyant le compliment avec courtoisie.
Assurément, Samout avait fière allure pour un simple client de l’auberge, toutefois Huy ne voulait pas manifester trop de curiosité. Si cet homme travaillait pour le vice-roi, il était peut-être venu observer les voyageurs nouvellement arrivés et apprendre la raison de leur visite, mais, loin de procéder selon la voie officielle et un peu brusque, il adoptait une ligne de conduite plus discrète. En tout cas, Samout ne se comportait pas à la manière d’un fonctionnaire. Huy savait que le vice-roi jouissait d’une grande indépendance dans cette région méridionale du royaume, et gouvernait une cour qui était, pour l’essentiel, une version miniature de celle d’Ay. Néanmoins, il demeurait le serviteur de Pharaon et se devait de recueillir des informations pour son compte. Huy n’avait pas oublié Pinhasy et, depuis Soleb, il s’était montré peu loquace avec ses compagnons de route. Cependant, ceux-ci semblaient tous conclure leur voyage à Napata. Le batelier musclé qui s’était joint aux passagers à Kerma gardait ses distances et ne lui avait pas adressé un mot.
« Le vice-roi me connaît, bien sûr, dit Samout. Je suis négociant, spécialisé dans le commerce de l’or. Mais depuis dix jours, je viens ici chaque soir pour avoir des nouvelles de mon associé, qui avait une affaire à traiter dans la capitale du Sud et devrait être de retour. Je ne t’ai pas demandé ton nom mais, d’après tes paroles, je suppose que tu es le scribe Huy.
— Je suis Huy, confirma celui-ci, sous le regard attentif de Samout. Et voici Senséneb.
— Je suis honoré de te revoir, dit le marchand, souriant, à la jeune femme.
— Nous nous connaissons ? s’étonna-t-elle.
— Mais oui. J’ai très bien connu ton père du temps où tu étais toute petite et où ta mère vivait encore. Hathor a souri sur ta croissance. »
Charmée du compliment, Senséneb avoua néanmoins :
« Pardonne-moi, mais je ne me souviens pas de toi.
— Tu étais très jeune. J’ai quitté la capitale du Sud bien avant que tu sois une femme. Vingt ans ont passé depuis que je me suis installé ici.
— Avais-tu gardé des liens avec mon père ?
— Tu sais comment est la vie ! Nous nous sommes écrit, mais nous étions tous deux absorbés par de nombreuses occupations. Toutefois, en souvenir de lui, j’accéderai au moindre désir de sa fille. La nouvelle de sa mort m’a beaucoup affligé. Pour en revenir à mon associé, dit-il se tournant vers le scribe, il a une affaire en cours avec toi. Il se nomme Réniqer. »
Huy et Senséneb échangèrent un coup d’œil.
« Réniqer nous a précédés, expliqua-t-il. Nous devions le retrouver à Méroé. C’est lui qui a tout organisé pour nous.
— Il devait me rejoindre ici, afin que nous fassions route ensemble, dit Samout sans dissimuler son inquiétude. J’ai différé mon propre départ pour l’attendre.
— Il ne t’a fait parvenir aucun message ?
— Aucun. Le navire sur lequel il voyageait l’a laissé à Soleb. J’ai envoyé un de mes hommes en aval afin qu’il découvre ce qu’il pourra. Je ne peux m’attarder plus longtemps. »
Il se tut puis, regardant Senséneb, lui sourit à nouveau et ajouta :
« Toutefois, je me réjouis de notre rencontre. Je veillerai aussi bien que Réniqer lui-même à ce que tout soit à votre convenance à Méroé. Vraiment, cela ne lui ressemble pas. Mais tout espoir n’est pas encore perdu. »
Tous trois gardèrent le silence. Les accidents n’étaient pas rares sur le Fleuve. Huy se demanda si Samout était au fait de la mission secrète de son associé. Il effleura l’œil-oudjat qu’il portait sur la poitrine pour se protéger.
« Tu n’as pourtant pas l’air d’un homme superstitieux, remarqua Samout.
— Que veux-tu dire ? demanda Huy, surpris de cette réflexion.
— N’aie crainte. Les prêtres de la capitale du Sud n’ont pas grande influence ici. Il y a parmi nous des hommes qui continuent à vénérer Aton, le dieu de la lumière solaire. »
Et le dieu du pharaon déchu Akhenaton. Si Huy savait que les adorateurs d’Aton avaient conservé de l’importance au Sud, il ne s’attendait pas à tant de franchise à ce sujet.
Mais le marchand semblait lire dans son cœur.
« Je connais ton histoire, scribe Huy », dit-il, esquissant un sourire.
Ce sourire-là était dénué de chaleur ; c’était le sourire de celui qui mesure son pouvoir. Que savait-il d’autre ? Et pourquoi parlait-il ainsi, tout à coup ? Huy avait l’impression qu’il cherchait à le sonder, mais à quelle fin ? Une pensée lui vint : certes, Ay avait des espions au Sud, et Horemheb y avait non moins certainement les siens. Les deux hommes tenaient à se concilier le clergé des anciens dieux, et en premier lieu les tout-puissants prêtres d’Amon. Si l’on tolérait l’existence d’un culte d’Aton dans cette région, c’était donc qu’on ne le considérait pas comme une menace. Néanmoins…
Huy empêcha son cœur de continuer sur cette voie, et répondit :
« Je crois que tous les dieux sont dignes de respect. Nous serions stupides de ne pas admettre au moins la possibilité de leur pouvoir. Cela ne peut aucunement nous nuire, alors que dans le cas contraire, nous courons un énorme risque.
— Crains-tu les morts-vivants ?
— Oui, je l’avoue, je crains ceux qui ont été dépossédés de leur cœur. »
Dans l’obscurité qui entourait Napata, les tribus rebelles étaient probablement plus à redouter que les âmes errantes, mais Huy ne se laisserait pas entraîner dans une discussion conçue pour lui en faire dire plus qu’il ne voulait.
« Il est tard, dit Senséneb.
— Il est vrai. J’ai néanmoins une dernière question à vous poser avant que vous ne partiez, si tu veux bien me pardonner. Comment était Réniqer lorsque vous l’avez vu ? »
Il souriait à la jeune femme, mais sa question s’adressait à Huy. Senséneb dissimula son agacement en portant sa coupe à ses lèvres.
« Il allait bien.
— Était-il soucieux ?
— Il était préoccupé comme peut l’être un homme d’affaires, je présume. Comment le saurais-je, moi qui suis fonctionnaire ?
— Tu ne l’es plus.
— Tu dis vrai.
— Et donc, tu viens vivre parmi nous pour cultiver la terre ?
— Je n’ai pas d’idée bien arrêtée à ce sujet. »
Samout détendit l’atmosphère par un rire plein de bonne humeur et dit à Senséneb :
« Tâche de persuader ton époux de se lancer dans le commerce. On en retire plus de bénéfices et beaucoup moins de courbatures. Il y a de multiples possibilités et de la place pour tous. Tout le monde ne peut être un Nesptah, mais du moins tout le monde peut rêver d’en devenir un.
— Qui est Nesptah ? demanda-t-elle.
— Est-il possible que sa renommée ne se soit pas encore étendue jusqu’à la capitale du Sud ? Il serait affligé de l’apprendre. Nesptah a même l’oreille du vice-roi. C’est un marchand, mais de grande envergure, et il a pour beau-frère le gouverneur militaire de Méroé. Il est marié à la sœur de Taschérit, Takhana. Vous ferez leur connaissance. »
Des rires bruyants éclatèrent à une table occupée par une bande de jeunes gens, près du passage voûté donnant sur la cour. Huy tourna la tête vers eux et, à travers la fumée qui montait du fourneau, il distingua l’étrange passager qui avait embarqué à Kerma. Leurs regards se croisèrent fugitivement, et à cet instant Huy se sentit glacé par le souffle de Seth. Ces yeux-là avaient la couleur grise du granit et aussi peu d’émotion qu’une pierre. Ils fixaient Senséneb, qui leur rendait leur regard avec une fascination hébétée, comme malgré elle, les lèvres entrouvertes. Remarquant son expression, Samout se tourna sur son siège en direction du passage. Quand Huy en fit autant, l’homme avait disparu.
« Qui était-ce ? demanda le marchand.
— Il était sur notre bateau.
— Ses yeux étaient pareils à ceux d’un crocodile, murmura Senséneb en frissonnant. Il me regardait comme un crocodile fixe sa proie.
— Je dois partir, dit Samout. Il se fait tard, et je dois encore faire mes adieux au vice-roi. Je n’en aurai pas le temps demain. Nous partons au lever de la barque matet, je suppose ? »
Huy le lui confirma. Samout devait pourtant le savoir, lui qui voyageait régulièrement sur cette partie du Fleuve.
« Un jour, comme Nesptah, je posséderai ma propre flotte.
— Puisse Noun sourire sur ton projet ! »
Samout prit les deux mains de Senséneb en s’inclinant, puis franchit le passage d’un pas vif.
« Eh bien ? À quoi penses-tu ? demanda-t-elle à Huy après avoir vidé sa coupe.
— À Réniqer. »
Alors même qu’il prononçait ce nom, Samout réapparut, l’air grave, en compagnie d’un homme échevelé qui exhalait l’odeur du Fleuve. Huy se leva pour aller à leur rencontre.
« Voici Nioui, que j’avais envoyé à Soleb et qui en revient à l’instant. »
À voir l’expression de l’homme, Huy comprit qu’il y avait du nouveau et que ce n’était rien de bon.
« Répète-lui ce que tu m’as annoncé, et relate-nous en détail ce que tu as appris », ordonna Samout.
Nioui hésita, sachant que l’infortune accompagne le porteur de mauvaises nouvelles.
« Réniqer est mort. »
Huy soupira, attristé de voir ses craintes ainsi confirmées. Il lança un coup d’œil pénétrant à Samout, qui écoutait imperturbablement.
« En arrivant à Soleb il débarqua, paraissant préoccupé, dit Nioui. Au matin, le capitaine du Khépri l’attendit aussi longtemps qu’il put, mais pour finir il fallut bien appareiller sans lui. Réniqer n’était pas à son auberge, aussi pensa-t-on que quelque affaire l’avait retenu en ville.
« Puisqu’il n’y avait plus trace de lui à Soleb, je résolus de poursuivre mes recherches en amont. Personne ne put m’indiquer s’il avait pris un autre navire, mais… »
Il s’interrompit et regarda son maître, qui venait de pousser un soupir impatient.
« Je m’enquis de Réniqer à chacun des villages sur la route de Kerma. Là enfin, au poste mézai, j’obtins des informations. Trois jours plus tôt, un pêcheur avait découvert dans l’eau des restes humains. Les crocodiles n’en avaient pas laissé grand-chose, mais les embaumeurs du Lieu Pur avaient préservé le peu qui en restait, car les lambeaux de vêtements dénotaient la richesse et ils espéraient que, tôt ou tard, des parents réclameraient la dépouille. »
Il grimaça, révélant de vilaines dents gâtées.
« C’est à ses vêtements que j’ai identifié Réniqer. Ses membres avaient disparu, ainsi qu’une grande partie de sa tête.
— Où le pêcheur a-t-il trouvé le corps ? interrogea Huy.
— Je ne sais pas. Il était pris dans les roseaux.
— Cependant, ce pêcheur vivait à Kerma.
— Dans un proche village, en aval. »
Huy regarda dans son cœur, puis poursuivit :
« T’es-tu enquis de Réniqer à Kerma même ?
— Non, dit Nioui, ébahi.
— Pourquoi l’aurait-il fait ? demanda Samout, étonné lui aussi.
— Le corps avait dérivé au fil du courant. Il est donc possible que Réniqer ait atteint Kerma avant d’être victime de cet accident.
— Réniqer n’a jamais atteint Kerma, affirma Nioui. J’ai trouvé le navire qu’il avait pris à Soleb. J’ai parlé au capitaine. Voici ce qui s’est passé : Réniqer, ayant manqué le départ du Khépri, avait pris le navire suivant vers le sud, jusqu’à Kerma. La nuit précédant leur arrivée, alors que déjà s’élevait la barque matet, il tomba par-dessus bord.
— Savait-il nager ?
— Non, dit Samout.
— T’es-tu renseigné sur son comportement ?
— Non…
— Personne n’a indiqué que son khou était agité ? Personne n’a remarqué qu’il était nerveux ?
— Personne n’a rien dit de la sorte. Au contraire, d’après le capitaine qui l’a pris à Soleb, il paraissait soulagé. Sûrement parce qu’il avait pu réembarquer si vite après le départ du Khépri.
— Oui. Sûrement. »
Le groupe resta silencieux. Alors Samout frappa des mains en cherchant un serveur des yeux. La plupart des clients étaient partis ou s’étaient retirés dans leur chambre, et l’auberge était empreinte de cette atmosphère lugubre qui s’installe dans un lieu que la vie a déserté. Un serveur exténué traînait près du comptoir. Les reliefs de la chèvre rôtie grésillaient encore sur le feu mourant. Huy revit dans son cœur l’image de Réniqer, silhouette solitaire s’éloignant dans la rue du quartier palatial.
« Qu’on nous apporte du vin ! ordonna Samout, qui s’adressa ensuite à Nioui : Après, tu iras te reposer. Je veux que tu m’accompagnes, demain. »
Ils se rassirent à la table qu’ils occupaient précédemment pendant que le serveur débouchait une cruche de vin de grenade et la leur apportait, accompagnée d’une assiette de dattes et de petits pains à l’orge. Samout attendit qu’il se fût éloigné, puis dit ironiquement à Huy :
« On dirait que ton ancien métier s’attache à tes pas. À moins qu’il n’essaie de te faire trébucher ? »
Senséneb regarda Huy, qui baissa les yeux vers sa coupe de vin. Cette remarque fut suivie d’un silence que rompit à nouveau le rire jovial de Samout.
« Allons ! Je ne m’immiscerai pas dans ce qui ne me regarde pas. On m’a souvent fait observer que j’avais le nez trop long. Parle-moi de ton père, Senséneb. Je me souviens très bien de l’amour qu’il portait à son jardin, et des moments agréables que nous avons passés chez lui, dans le domaine de la Maison de Vie. Sa collection de plantes curatives était une merveille. J’espère que son successeur l’entretient avec soin. »
La conversation s’orienta alors, anodine, sur la capitale du Sud et sur la prime enfance de Senséneb, dont Samout connaissait quantité de détails. En bavardant avec lui, elle oublia sa colère et Huy remarqua avec quel entrain, quelle nostalgie elle parlait de sa cité. Mais le sort en était jeté, et s’il éprouva quelques remords, il lui suffit de se rappeler l’ambiance torpide qu’il fuyait pour les dissiper.
Enfin Samout prit congé ; il était vraiment plus que temps pour lui d’aller présenter ses respects au vice-roi. Il ne les invita pas à se joindre à lui – peut-être en raison de l’heure tardive, pensa Huy. Si Senséneb en fut froissée, elle ne le montra pas ; mais elle n’avait jamais été de celles qui se souciaient des mondanités et n’avait exprimé qu’une vague curiosité au sujet du vice-roi.
Quand ils se furent retirés pour la nuit, elle lui demanda :
« Que dis-tu de la mort de Réniqer ?
— Je ne sais qu’en penser, répondit-il franchement. Je ne puis imaginer pour quelle raison on l’a assassiné pendant le voyage du retour. Il m’avait déjà communiqué son message. Ceux qui le surveillaient le savaient.
— Mais qui sont-ils ?
— Oui, qui sont-ils ? Toute la question est là, dit-il avec un mince sourire. Et qu’a donc Ankhsi à l’esprit ? Tu pourras peut-être le découvrir, remarqua-t-il, en la regardant se préparer pour le coucher.
— Et si la mort de Réniqer était un accident ?
— La possibilité existe. »
Elle détestait qu’il lui ferme son cœur, et à cet instant elle en décela les signes. Huy était un homme qui allait depuis longtemps son propre chemin. Il avait du mal à ne plus agir en solitaire, et elle savait que perdre cette habitude représenterait pour lui un sacrifice, non qu’il aimât cela, mais parce qu’il ne connaissait que ce mode de vie. La situation n’était pas moins pénible pour elle, mais elle se réjouissait en le voyant réfléchir, les yeux brillant avec plus d’éclat que pendant toute la morne période où il travaillait aux Archives.
« Et si Ankhsi nourrissait des ambitions pour son fils ? suggéra-t-il.
— Il faudrait alors savoir qui d’autre les connaît.
— Est-il possible qu’elle ait de tels projets ?
— Ce n’est qu’un nourrisson qui n’a pas encore quitté les bras de Rénoutet.
— Ce n’est qu’un détail.
— Tu supposais toi-même qu’elle attendrait que le khou de l’enfant s’épanouisse.
— Elle lui a donné un nom royal.
— Oui, mais personne ne le sait.
— Du moins, pas à notre connaissance.
— Voyons ! Crois-tu qu’elle serait allée crier sur les toits qu’elle a donné à Imouthès le nom d’Aménophis ? Même avec l’appui de Taschérit, elle n’est pas de taille à se protéger contre Ay. Horemheb est le seul qui puisse lui tenir tête. D’ailleurs, ajouta-t-elle pensivement, il a infligé à Ay un véritable camouflet en donnant à son propre fils un nom royal. Songe que le pharaon n’a toujours pas d’héritier direct.
— Quelle famille ! On a parfois du mal à se rappeler que Ay est le beau-père d’Horemheb.
— Pouvoir et amour ne font pas bon ménage. Mais je me demande comment Ankhsi réussirait à prouver qu’Imouthès est bien le fils de Toutankhamon.
— En tout cas, Taschérit n’aurait pas à rougir d’avoir élevé l’héritier légitime. Un honneur immense rejaillirait sur lui. »
Taschérit se verrait sans doute offrir le poste de commandant en chef à la place d’Horemheb, songea Huy. L’ascension d’Ankhsi entraînerait à coup sûr la chute du général. Quant au pharaon… Eh bien, il aurait fondé une dynastie, même sans le fils né de ses entrailles auquel il aspirait. Ay n’était pas homme à préférer la mort au compromis.
Mais un tel renversement ne pourrait s’accomplir sans une conjoncture propice, le soutien du tout-puissant clergé et une cause d’une totale légitimité.
Peut-être, à tout prendre, n’était-ce là qu’une hypothèse intéressante, telle une suite imaginaire de coups sur le plateau du senet, au cours d’une partie disputée aux confins du cœur.
« Et que penses-tu de Samout ? lui demanda Senséneb, l’interrompant dans ses méditations.
— Dis-moi plutôt ce que toi, tu en penses. »
Elle ôta ses boucles d’oreilles puis sa perruque, et passa les doigts dans ses cheveux noirs presque ras. Huy avait eu de la peine lorsqu’elle avait renoncé à porter sa chevelure naturelle. Mais, quand ils s’étaient installés dans le quartier palatial, tous deux s’étaient pliés aux conventions de la mode, imposées avec une sévérité rigoureuse dès l’avènement d’Ay. Désormais, Huy se dispenserait de sa propre perruque et il espérait que Senséneb ferait de même.
« Je pense que c’est un homme qui vit dans le respect de la Vérité, répondit-elle.
— Mais tu n’as vraiment aucun souvenir de lui ? »
Elle disposa la perruque sur le reposoir avec maladresse, étant habituée à ce que des domestiques accomplissent pour elle ce genre de tâche. Mais ils avaient vendu la fille du pays des Deux Fleuves à Téhouty, car elle les avait suppliés de lui permettre de rester dans la capitale. Hapou était le seul serviteur qui voyageait avec eux ; les quelques autres qu’ils avaient gardés les rejoindraient sitôt qu’ils auraient trouvé un foyer. En attendant, ils projetaient de louer ou d’acheter leur personnel sur place. Huy était opposé à l’idée d’avoir des serviteurs. Il avait appris à s’en passer et préférait tout faire lui-même.
« Non, je ne me souviens absolument pas de lui. Mais mon père et ma mère avaient de nombreux amis que je voyais rarement. Je restais auprès de ma nourrice lorsqu’ils recevaient des visiteurs.
— Il semble avoir bien connu ta famille.
— Il en a assurément parlé comme par expérience. Mais… Je ne sais pourquoi, on aurait dit qu’il décrivait une scène peinte. Il est vrai que ce temps est pour lui aussi depuis longtemps révolu.
— Plus on vieillit, moins le passé paraît lointain.
— J’éprouve de la sympathie pour lui. Faut-il toujours que tu gâches tout ? »
Agacée, elle se pencha sur la bassine en faïence préparée par les servantes de l’auberge et s’aspergea le visage. Elle se démaquilla à l’aide d’une serviette de lin trempée dans de l’huile, puis se rinça la bouche avec de l’eau additionnée de natron.
« Tu redeviens comme avant. Il n’aura pas fallu longtemps ! lui reprocha-t-elle, de plus en plus furieuse.
— Ce n’est pas ça.
— Ah non ? Qu’est-ce que c’est, alors ? »
Un peu désemparé, Huy tenta de trouver des mots qui ne l’offenseraient pas. Ils se ressentaient des fatigues du voyage, et le but approchant, l’attente et la crainte de ce qu’ils trouveraient étaient exacerbées. S’ils étaient déçus, ils ne pourraient faire demi-tour immédiatement sans risquer de perdre la face.
D’ailleurs, le travail ne manquerait pas, à commencer par le problème dont Ankhsenamon lui avait fait part par le truchement de Réniqer. Ils n’étaient pas encore à Méroé que déjà la vie simple dont il rêvait se compliquait. Il aurait dû savoir, désormais, qu’il était futile de combattre le destin. « Sois une feuille qui va au fil du Fleuve, lui avait jadis enseigné son père, alors que, au seuil de la vieillesse, il voyait approcher le temps d’entrer dans les Champs d’Éarrou. Laisse-toi porter par le courant, ne résiste pas. Il t’emportera là où tu vas de toute façon. Toute vie s’écoule d’amont en aval, jusqu’à la Grande Verte. »
« Samout lui-même ne ressemble-t-il pas à une belle image ? demanda-t-il enfin.
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire.
— On ne discerne pas l’homme au fond de lui. Et as-tu déjà vu quelqu’un se remettre aussi vite en apprenant la mort d’un proche ?
— Et pourquoi pas ? Réniqer et lui étaient des associés, non des amis.
— Des associés se font des confidences.
— Quelquefois.
— Crois-tu qu’il connaissait la mission secrète de Réniqer ?
— Si c’est le cas, il n’en a rien montré.
— Il m’a parlé d’Aton très ouvertement.
— Il connaissait ton passé, répliqua-t-elle en haussant les épaules. Ce n’est un secret pour personne. Pas plus que la persistance du culte d’Aton dans le Sud.
— Mais pourquoi y faire allusion ? Je ne suis pas un fanatique religieux.
— T’a-t-il donné l’impression d’en être un ?
— Je pense qu’il essayait de me sonder.
— Alors il s’y est pris bien maladroitement.
— Mais pourquoi en a-t-il parlé, si c’était pour en rester là ? »
Senséneb dégrafa sa robe plissée à manches courtes.
« À mon avis, tu te compliques inutilement la vie. Si tu tiens absolument à te faire du souci, pense donc à cette espèce de monstre qui ne détachait pas ses yeux de moi. Je n’oublierai jamais ce regard. »
La voyant triste et pensive, Huy lui sourit pour la réconforter.
« Tu as sans doute raison. Je suis trop enclin à me méfier de tout et de rien. »
Il la rejoignit sur le lit, trop étroit pour qu’ils y fussent à l’aise à deux. De toute manière, le sommeil le fuyait et il resta étendu, écrasé par la chaleur, à fixer le plafond, à écouter au loin les bruits intermittents de la nuit et, tout proche, le souffle doux de Senséneb. Son cœur, refusant le repos, tournait et retournait mille hypothèses avant de les écarter une à une, ne se satisfaisant d’aucune.
Le lendemain matin, il se sentait engourdi et ankylosé, et souffrait d’une violente migraine. Il alla trouver Hapou et lui donna l’instruction d’acheter des provisions pour la suite du voyage, puis, après être remonté à bord, nonchalamment accoudé à la rambarde près de la proue, il observa Samout qui supervisait le chargement d’un grand nombre de caisses de toute taille. Au soleil, le teint du marchand semblait moins éclatant de santé. Peut-être avait-il lui aussi passé une mauvaise nuit.
Samout devait être le seul passager à embarquer à Napata. Mais au dernier moment, alors même que les hommes d’équipage s’apprêtaient à ramener la passerelle, la silhouette massive de l’homme de pierre – ainsi que Huy le surnommait secrètement – apparut sur le quai et, sans hâte, monta jusqu’au pont.
Seul à la poupe, Henka offrait son visage à l’âpre vent du nord qui gonflait la voile ondoyante, tandis qu’ils suivaient rapidement la longue courbe du Fleuve vers Méroé. Il gardait les yeux fixés sur les aigrettes qui planaient derrière le navire et sur les vagues formées par le sillage, mais il ne les voyait pas, pas plus qu’il ne sentait la douce chaleur du soleil levant ou le vent dans ses cheveux courts et grisonnants. Comme toujours, son expression était impénétrable, mais son cœur était la proie du chaos.
Il chercha dans les plis de son pagne la demi-feuille de papyrus que Ay lui avait remise. Pour la centième fois, il regarda le message, non pour tâcher de le comprendre – séparément, celui-ci n’avait de toute façon aucun sens –, mais comme si, à force de volonté, il pouvait faire en sorte qu’il fût rejoint par son autre moitié. Tuer ou ne pas tuer n’avait jamais fait de différence pour lui, auparavant. Cela revenait au même. Mais il avait perdu toutes ses certitudes et son indépendance était anéantie.
Il avait résisté, bien sûr ; désormais il ne le pouvait plus. Lorsque pour la première fois il l’avait vue, à Kerma, un sentiment inconnu s’était emparé de lui, avait pris racine au plus profond de son être et n’avait depuis cessé de croître. Et ce sentiment l’avait dompté. Il ne devinait que trop ce que c’était. Il en avait entendu parler sans jamais le rechercher – en fait, il l’avait évité, certain d’avoir dressé un rempart infranchissable autour de son cœur.
Or le dernier pan de ce rempart s’était écroulé, la veille, pendant qu’il la contemplait à l’auberge. Leurs regards s’étaient croisés et il n’avait pu détourner le sien, malgré la terreur qu’il lisait dans ses yeux à elle. Pour la première fois de sa vie, son cœur était aux prises avec le problème de son apparence. Il n’y avait jamais accordé une pensée, ne se souciant que des petits objets dont il ne voulait pas se séparer. Et voilà que cette femme, par sa seule présence, donnait vie aux pierres. Que lui arrivait-il ? Lui avait-elle jeté un sort ? Le soupçon lui en était venu ; toutefois, il s’était prémuni contre la sorcellerie, et le sentiment qu’elle faisait naître en lui suscitait un plaisir très doux, en même temps qu’une souffrance. Cela ressemblait à une drogue envoûtante, et il y était d’autant plus vulnérable qu’il s’était fermé à l’expérience même qui, avec le temps, l’aurait aguerri.
Les pensées s’enchaînaient maladroitement dans son cœur. Ay avait donné des ordres, ces ordres étaient de tuer le scribe et la femme. Mais pas tout de suite. Henka devait les suivre jusqu’à Méroé. Il attendrait que le char de Khonsou eût accompli un tour complet, sous chacune de ses apparences noir et argent, et agirait uniquement si Kenna ne s’était pas présenté muni du contrordre. Donc, circonstance sans précédent, son maître avait des doutes.
« J’ai mes ordres », se répéta Henka. Il articula silencieusement son nom pour se rassurer, cherchant le réconfort en lui-même, là où il n’en avait jamais espéré ni réclamé. Le réconfort était un souvenir lointain, une illusion. Oui, il avait ses ordres. Mais comment s’y soumettre quand cela signifiait qu’il devait la tuer ?
Le vent brûlant faisait larmoyer ses yeux. Il était seul sur cette partie du pont et il continuerait à se tenir à l’écart. Il se passerait de nourriture pendant le reste du voyage afin de ne pas avoir à s’asseoir en compagnie des autres. Plus il la voyait, plus il se sentait perdu, plus il avait la certitude qu’une fois qu’il aurait posé les yeux sur elle, il n’aurait plus la force de les en détacher. Avait-elle déjà conscience du pouvoir qu’elle exerçait sur lui ?
Les idées rebelles s’infiltraient par d’infimes fractures. N’existait-il pas un moyen de la sauver ? Il pouvait toujours tuer le scribe mais l’épargner, elle. Pouvait-il la mettre hors d’atteinte et prétendre qu’il les avait tués tous les deux ? Ay lui faisait confiance et n’exigerait pas de preuve. Il n’aurait pas à exhiber les deux têtes tranchées. Sa parole suffirait. Ay n’avait jamais eu l’occasion de la mettre en doute.
Pour la première fois, il s’interrogeait sur les motifs qui poussaient son maître à ordonner pareille chose. Les pensées jaillissaient brutalement, tel le Fleuve à travers une digue fissurée. En quoi ces morts conforteraient-elles la sécurité du pharaon ? Et si elles n’y contribuaient pas, en quoi sa propre désobéissance nuirait-elle à son maître ? Méroé était loin de la capitale, bien trop loin pour constituer une menace.
Restait une solution plus sombre. Il pouvait tuer le scribe, la tuer elle, puis mettre fin à ses jours. Il la rejoindrait dans les Champs d’Éarrou ; et s’il arrachait le cœur du scribe, celui-ci errerait à jamais sans pouvoir y accéder.
Une partie de lui-même détestait ces tergiversations. Pendant de nombreuses crues, il n’avait pas eu à faire de choix. Son meilleur bastion contre la vie, contre sa propre solitude, résidait dans l’obéissance. Que les autres décident, du moment qu’ils lui évitaient la douleur et la responsabilité de penser ! Mais il était trop tard. Les portes d’airain qui protégeaient son cœur s’étaient soudain ouvertes, avec une violence qui en avait tordu les gonds. Jamais plus il ne pourrait les refermer.
C’étaient les derniers jours du voyage. Dans la chaleur torride, les falaises désertiques qui encaissaient le Fleuve flamboyaient d’un rouge ardent. Enfin ils dépassèrent la ville d’Atbara, où le Fleuve était rejoint par une sœur du sud-est, et peu après ils distinguèrent Méroé, s’étirant basse et blanche sur la rive orientale.
Le vent soufflait paresseusement et le navire se laissa pousser vers le port. Huy et Senséneb observaient la ligne du rivage, dont les détails se dessinaient progressivement avec plus de netteté. Sur le quai, une grande chaise à porteurs était arrêtée. À côté, outre un groupe de serviteurs reconnaissables à leur livrée bleue, deux personnes attendaient. La première était un homme de haute taille dont le teint avait pris une nuance pain brûlé sous le soleil du Sud. Il portait un simple pagne blanc plissé et une coiffure blanche. Près de lui se tenait une jeune femme gracile, vêtue de blanc et d’argent, et coiffée d’un diadème surmonté de l’uræus[28]. Il était clair que Ankhsenamon n’avait pas renoncé à ses prérogatives. Comme le navire faisait son approche, Huy eut l’impression que ses traits s’étaient durcis – mais cette expression figée était peut-être due à l’anxiété. Néanmoins, elle sourit et leur adressa un signe de la main dès qu’elle les aperçut.
« On vous tient en haute estime, observa Samout, qui se trouvait tout près.
— On le dirait.
— Je n’oublierai pas ma promesse. Si vous le souhaitez, vous demeurerez chez moi jusqu’à ce que votre maison soit prête. »
Huy perçut une note de respect tout neuf dans la voix de son compagnon et sourit intérieurement. Finalement, tout irait peut-être au mieux.